Chère lectrice, cher lecteur,

C’est Noël.

Les familles sont regroupées dans la chaleur des maisons, les enfants sont au pied du sapin.

Dehors, c’est le silence et le calme.

Pour les chrétiens, c’est un temps particulier. Ils fêtent la naissance de ce lui qu’ils appellent leur sauveur. Mais il y a un message à Noël qui me paraît s’adresser à tout le monde.

Car l’immense paradoxe est que ce « sauveur » est l’être le plus fragile qui soit.

Un enfant pauvre, né dans une mangeoire, veillé par un âne et un bœuf…

Un enfant devant lequel pourtant, des mages, hommes puissants et respectés, viendront s’incliner et poser des trésors.

Pourquoi ?

C’est que cet enfant nu, entièrement dépendant de ceux qui vont prendre soin de lui, représente le coup de tonnerre absolu, l’inversement TOTAL de l’ordre établi des choses dans les sociétés humaines gouvernées par la violence, le pouvoir et la domination.

La vraie révolution, pour reprendre ce mot qu’on utilise à tout bout de champ.

Une révolution qui se produit dans le cœur de l’homme, lorsqu’il comprend que sa faiblesse, sa nudité, sa fragilité, sont le socle même de son humanité

Les mages le savaient.

Et nous, l’avons-nous oubliée, dans notre monde qui valorise tant la force et le succès ? Où la faiblesse est une faute, où on cache les malades, les cabossés, les « inutiles » et autres improductifs.

Pourquoi Noël soigne les cicatrices

Regardons plutôt les cadeaux, apportés par les mages : l’encens et la myrrhe. Ils ne sont pas du tout là par hasard.

La grande experte des huiles essentielles Elske Miles propose à ce sujet une explication fascinante :

« Les deux espèces appartiennent à la famille des Burseracées : Boswellia carterii (l’encens ou l’oliban) et Commiphora molmol (la myrrhe amère), poussent dans des conditions climatiques extrêmes, dans les régions les plus arides d’Afrique du Nord et d’Arabie, où les arbres se font rares. »[1]

Encens et myrrhe illustrent ainsi le courage que l’être humain doit dégager pour continuer à s’élever, comme les racines et les branches de ces arbres suivent les détours imposés pour survivre…

Un chemin qui sera fait de difficultés, de chutes, de blessures parfois.

Mais au bout, il y a l’espoir…de la renaissance :

« L’encens, comme la myrrhe, provient de la substance résineuse « cicatrisant » naturellement la plante quand elle est blessée ».

Ainsi les deux substances portent la « Signature » de la cicatrisation, de la réparation d’une lésion.

Et c’est bien l’espoir fou, presque insensé, d’une re-naissance qui anime des mages qui vont se prosterner devant l’être le plus fragile qui soit. Celui qui, a priori, est le moins capable de leur venir en aide. Quel message bouleversant !

Noël de ceux qui souffrent

Et puisque nous parlons de fragilité, je me souviens aussi que l’an dernier, à la même époque, le cas de Vincent Lambert, cet ancien infirmier devenu « patient tétraplégique », à la suite d’un accident de voiture en 2008[2], était dans tous les esprits.

Il est aujourd’hui décédé, après avoir été, bien malgré lui, au cœur d’une bataille terrible entre ceux qui demandaient l’arrêt de ses soins et ceux qui le refusaient.

Où qu’il soit maintenant, il est enfin en paix.

Mais en ce jour de Noël, je pense aussi aux 1500 autres personnes qui, en France, sont dans le même état que Vincent Lambert : ce que la médecine appelle un « état végétatif chronique » ou de « conscience minimale » :

« Ces patients ont une conscience très limitée, voire inexistante, après avoir été victimes d’un traumatisme crânien ou d’un accident vasculaire cérébral. Le diagnostic définitif a été posé après leur sortie du coma artificiel dans lequel ils avaient été plongés. Leur état peut se prolonger des mois, voire des années ».

« Qu’il s’agisse d’état végétatif ou d’état de conscience minimale, les patients alternent des phases d’éveil et de sommeil. Mais l’état de conscience minimale se caractérise par l’existence de signes de conscience, totalement absents en cas d’état végétatif[3] ».

Les hôpitaux français comptaient en 2014 un peu plus de mille lits consacrés à ces patients.

Les autres sont accueillis dans des structures différentes, mais aussi parfois à domicile, comme le footballeur Jean-Pierre Adams, un ancien de l’équipe de France tombé dans un profond coma le 17 mars 1982 à la suite d’une erreur d’anesthésie[4] lors d’une opération du genou …

Nous en parlions aussi l’an dernier. Son état n’a pas évolué. Il respire, il mange mais il ne parle pas. Son épouse est à ses côtés et depuis 37 ans, elle veille sur lui :

« Les gens sur Facebook disent qu’il faut le débrancher. Mais il n’est pas branché ! Moi je ne me sens pas le courage d’arrêter de lui donner à manger ou à boire » dit-elle simplement, inquiète à l’idée de mourir avant lui.

Où est-il ? Ici, ailleurs ? Les deux ? Quelles sont les certitudes qui résistent, devant ces situations ?

Il n’y a que le grand mystère de la vie, de la souffrance, l’impuissance qui nous caractérise, nous les hommes, qui croyons tellement que nous avons explication à tout.

Peut-être dans dix ans, dans vingt ans, la médecine et la science franchiront de nouvelles frontières, en effet, pour expliquer rationnellement ces cas d’état végétatif.  

Peut-être pas. 

Et parce que le fait de poser toutes ces questions n’avance pas à grand-chose, il faut le reconnaître, je crois que nous pouvons tous en revanche montrer le plus grand respect et le plus grand soutien à ceux qui traitent ces patients lourdement handicapés de la même façon qu’ils traiteraient un autre être humain.

Les infirmier(e)s, les soignant(e)s, les thérapeutes qui assurent au quotidien les soins de ces malades. 

Les médecins qui savent poser les limites de leur action.  

Les bénévoles, les anonymes, les familles, les proches.

Tous ceux qui à un moment ou à un autre tiennent la main, disent un mot gentil, consolent ou se contentent simplement d’être là.

Là, aux côtés de ces tous ces malades et des autres, qui en ce jour de Noël, nous rappellent que la fragilité, la faiblesse, sont aussi le cœur battant de notre humanité.  

Gabriel Combris

 

Sources :

[1] https://books.google.fr/books?id=Kmg9DQAAQBAJ&pg=PT51&lpg=PT51&dq=elske+miles+encens&source=bl&ots=gY3CSTz_Mj&sig=ACfU3U2SgFhBSAxAE_nRYwqbzVnRRLhATA&hl=fr&sa=X&ved=2ahUKEwjJnPTlqcvmAhVNqaQKHdydAeQQ6AEwBnoECAoQAQ#v=onepage&q=elske%20miles%20encens&f=false

[2] http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2018/07/02/97001-20180702FILWWW00321-vincent-lambert-nouvelle-expertise-medicale-ordonnee-par-le-tribunal-administratif.php

[3] https://www.lemonde.fr/sante/article/2014/02/14/1500-personnes-dans-un-etat-proche-de-celui-de-vincent-lambert_4366808_1651302.html

[4] https://www.francetvinfo.fr/sports/foot/le-foot-m-a-tout-apporte-et-il-m-a-tout-repris-temoigne-bernadette-adams-la-femme-du-footballeur-plonge-dans-le-coma-depuis-36ans_2661582.html