Chère lectrice, cher lecteur,

« A la fin de la partie, le Roi comme le pion retournent dans la même boîte » dit un proverbe italien.

Et en effet, au soir de la mort, toutes les distinctions habituelles s’effacent.

Qu’on ait été riche ou pauvre, célèbre ou anonyme…le corps épuisé s’en moque. Il n’attend plus que de partir.

L’esprit, lui, s’interroge. Que va-t-il se passer ensuite : y aura-t-il quelque chose…ou bien le néant ? Est-ce qu’on se rendra compte de ce quelque chose ? Est-ce qu’on sera conscient du rien

Les souvenirs affluent, comme une troupe qui se rassemble avant l’assaut.

Ce sont les derniers instants de notre vie. Seront-ils les plus précieux, les plus apaisés…ou les plus effrayants ?

Impossible de répondre en avance à ces questions.

Mais je crois qu’on peut affirmer une chose, de là où nous sommes : ces derniers moments ne doivent pas compter pour rien.

Ils doivent être vécus entièrement, et non subis, comme c’est encore trop souvent le cas.

Les scandales récents dans les EHPAD ont montré à quel point la fin de vie est aujourd’hui méprisée. Près de 80 % des Français meurent à l’hôpital, loin de chez eux, loin des objets, des souvenirs, des personnes qui leur sont chers.

Mais il faut dire qu’un autre chemin est possible, et que des pionniers en dessinent déjà le tracé :

« Au centre Marc Jacquet de Melun, on diffuse des huiles essentielles (ravintsara, lavande, ylang-ylang) dans le simple but de faire ressentir un plaisir olfactif aux personnes en fin de vie. »

Le CHU de Clermont-Ferrand a ouvert un « bar à vin », au service de soins palliatifs. « On a le droit de se faire plaisir, même en fin de vie ! » explique le Dr Virginie Guastella, chef de service.1 

Bravo !

Ailleurs, comme à la maison Jeanne Garnier, à Paris, des bénévoles accompagnent les mourants dans leurs derniers instants. Ils leur parlent, leur rendent des petits services, souvent se contentent d’une simple présence silencieuse.

L’une de ces bénévoles tient sur Internet un blog où elle raconte ces moments de vie « à la frontière de la mort, mais pleinement dans la vie »2

L’intensité qui s’en dégage est extraordinaire.

Moments de vérité, d’extase, de tristesse, de désespoir, moments ordinaires aussi. En découvrant les histoires de ceux qui arrivent à la toute fin, on se demande vraiment au nom de quoi on devrait leur rendre la vie plus triste, plus terne ?

Et si on faisait plutôt le contraire ? En accompagnant la vie jusqu’au bout…

La vie jusqu’au bout…des ongles !

Et même en allant au bout des ongles , comme le raconte la « socio-esthéticienne » Isabelle Loew, dans un magnifique témoignage sur son intervention auprès des malades en fin de vie3.

Elle évoque notamment ses séances avec une femme de 90 ans, particulièrement coquette :

« Son plaisir était de porter sur ses ongles un joli vernis bleu nuit. Ainsi, je lui rendais visite tous les mois dans l’EHPAD où elle résidait. »

« Après les confinements pendant lesquels je n’ai pas pu la voir je l’avais retrouvée affaiblie, moins en forme mais toujours avec ses yeux pétillants et plein de tendresse quand je venais la voir. Elle m’a dit à quel point ces moments lui avaient manqué ».

« Nous passions du temps toutes les deux, pour que je prenne soin de ses mains, de ses pieds mais aussi de son visage. Mais au-delà de ces soins, nous passions du temps ensemble, elle avait plaisir à parler de sa vie, de la manière dont elle l’avait remplie, de ses bonheurs mais aussi de ses peines. »

« Depuis quelques mois son état s’était dégradé, elle se laissait doucement glisser. Elle dormait beaucoup mais souriait toujours lorsqu’elle m’apercevait en entrouvant les yeux. »

« Il m’était devenu difficile de vernir ses mains tant elles étaient crispées. J’ai ainsi passé les derniers rendez-vous à lui masser pour les détendre. Ne pouvant presque plus parler, elle avait une façon délicieuse de montrer sa satisfaction par de petits bruits de bien-être. »

« Pour notre dernier rendez-vous, elle m’avait demandé de revernir ses ongles en bleu. J’ai donc pris le temps nécessaire pour lui faire, j’avais compris : elle voulait être belle pour partir… »

« Lorsque j’ai terminé, je savais que c’était la dernière fois que je la voyais.
Aujourd’hui cette femme de 98 ans s’est éteinte, emportant sur ses mains les dernières gouttes d’un flacon bleu désormais vide…»

ongles

N’est-ce pas une chance merveilleuse, de pouvoir ainsi vivre jusqu’à la fin ?

Gabriel Combris

 

Sources :

1. https://www.larvf.com/,vin-chu-clermont-ferrand-soins-palliatifs-virginie-guastella-bar-vins,4405324.asp

2. www.vivantsensemble.com

3. Isabelle Loew• 3e et +Socio-esthéticienne chez Moment d’Embellie2 j • Il y a 2 jours