Chère lectrice, cher lecteur,

3 597 plantes.

12 495 usages thérapeutiques.

Voilà l’inventaire que deux chercheurs, Rodrigo Cámara-Leret et Jordi Bascompte, ont publié en 2021 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences.

Seulement voilà : sur ces 12 495 usages médicinaux, plus de 75% n’existent que dans une seule langue humaine.

Et comme si cela ne suffisait pas, les deux chercheurs précisent qu’en Amérique du Nord comme en Amazonie, plus de 86% de ce savoir unique repose sur des langues aujourd’hui menacées d’extinction.

Mais alors, comment ces remèdes ont-ils pu se transmettre ?

De bouche à oreille, d’un maître à son élève, parfois pendant des siècles, sans qu’une seule ligne en soit couchée sur le papier.

Et cela pose une question importante :

Si ce savoir n’existe dans aucun texte… où croyez-vous que nous allions le chercher, aujourd’hui ?

Sur un écran !

Car c’est bien là que nous en sommes arrivés : des millions de personnes posent désormais leurs questions de santé à une intelligence artificielle.

Et je ne leur jette pas la pierre : c’est gratuit, c’est immédiat, et c’est toujours aimablement rédigé.

Seulement voilà : une IA n’apprend qu’à partir d’un texte.

Rien d’autre.

La tradition. Les remèdes transmis oralement depuis des siècles. L’expérience pratique dont on a « entendu parler », les témoignages de patients… ELLE NE LES CONNAIT PAS.

L’IA NE LES PREND PAS EN COMPTE.

Bizarre, quand même. Il y a parfois dans ces sources orales des trésors inestimables pour la santé.
Le problème de la super science

Jamais le monde n’a compté autant de diplômés, de doctorants, de fines lames intellectuelles capables de repousser les limites de la science, et jamais nous n’avons perdu pied à ce point avec le savoir de toujours, celui qui se transmettait de génération en génération comme un patrimoine.

Il faut dire que nous avons déjà procédé à un premier effacement.

Pendant un siècle, la médecine du « tout-chimique » n’a pas seulement concurrencé cette médecine-là : elle l’a décrédibilisée, ridiculisée, dénigrée à tout bout de champ, jusqu’à nous faire collectivement oublier que nous étions, nous aussi, un peuple de guérisseurs.

Ce premier effacement était idéologique et économique.

Le second, celui qui s’installe sous nos yeux, est technique, et il est plus radical encore, puisque ce qui n’est pas dans les données…n’existe tout simplement pas.

Le Dr Louis Fouché décrivait récemment les deux avenirs qui coexistent sous nos yeux : une médecine toujours plus automatisée d’un côté, et de l’autre ce qu’il appelle joliment « un frémissement du retour au soin ».

Puis il ajoutait ceci :

« Moi je préfère l’autre chemin, où le pouvoir est dans les mains des patients, des soignants, des gens qui font les remèdes, des vieux sages dans la montagne… »

Hippocrate, lui avait lui aussi tranché la question il y a vingt-quatre siècles : « Il ne faut pas rougir d’emprunter au peuple ce qui peut être utile à l’art de guérir. »

Santé !

Gabriel Combris

Sources :
R. Cámara-Leret & J. Bascompte, « Language extinction triggers the loss of unique medicinal knowledge », PNAS, 2021. Conférence du Dr Louis Fouché sur l’intelligence artificielle en médecine (Le Cercle des Dr Libres).