Chère lectrice, cher lecteur,

Drôle d’oiseau, celui-là :

 

 

Sous ce qu’on pourrait qualifier de « lunettes connectées interdynamiques », ou quelque chose du genre, se cache le créateur de Facebook, Mark Zuckerberg, qui nous présente son dernier projet :

Le « metavers ».

Il s’agit d’un monde parallèle numérique, un « internet incarné » à l’intérieur duquel, nous dit-il, nous allons travailler, nous divertir, voyager, pratiquer un sport…rencontrer des « gens » numériques, peut-être les « aimer » aussi, et évidemment…consommer. 

Dit autrement cela veut dire que l’avenir, pour M. Zuckerberg, c’est de quitter le monde réel pour vivre…dans l’illusion !

Comme si faute de pouvoir défendre notre planète abîmée, nous n’avions pas d‘autre option que de la déserter, la fuir pour vivre heureux dans un monde numérique…

Bientôt la fin du monde réel ? Il se passe des choses étonnantes

Tu parles ! Si vous voulez mon avis, le metavers ne va pas résoudre le problème…mais plutôt nous y enfoncer jusqu’au cou !

Car la révolution à engager n’est PAS une révolution technique.

Nos téléphones nous donnent l’heure à la dixième de seconde près, mais les gens sont toujours en retard. Nos ordinateurs corrigent nos fautes d’orthographe et notre conjugaison, mais la moitié des choses que nous lisons sont toujours sans intérêt.

Aujourd’hui notre monde déborde de puissance de calcul. Il y a des tonnes de gens intelligents. Davantage de doctorats, plus de brevets, plus de groupe de réflexion…

Plus de cellules grises que jamais qui s’appliquent à résoudre les défis cruciaux de notre époque.

Et alors ?

Est-ce que nous sommes plus heureux ? Est-ce que le monde est meilleur ? Est-ce qu’il est plus beau ?

Avec le métavers, peut-être qu’on vivra plus vite, plus loin, plus fort.

Mais on vivra faux.

Où seront les vraies odeurs ? Celle du sucre et du miel, du blé coupé, de l’herbe mouillée, l’odeur pleine et rugueuse du fumier de l’étable, celle du bouillon d’os qui mijote à la cuisine.

Où vont disparaître nos sens, dans le monde de M. Zuckerberg ?

Et nos corps ? Et nos âmes ?

Que devient l’homme écran, s’il n’est plus acteur, mais seulement spectateur d’une vie numérique qui se joue devant ses yeux…

Un égaré, en voie d’isolement, qui perd ce qu’il a de plus précieux : le lien avec l’autre…

Et sait-il, Mark Zuckerberg, le désastre effrayant que cause la solitude ? Elle augmente le risque d’arrêt cardiaque1, d’hypertension artérielle2, elle accélére les effets du vieillissement3, augmente les risques de maladie d’Alzheimer4, j’en passe et des meilleures…

Et puis regardez les ravages que cet esprit de performance et de compétition fait tous les jours dans notre société : rien qu’en France, 15 millions de boîtes d’antidépresseurs sont prescrites chaque année5, près de 4 français sur 10 déclarent avoir déjà fait un « burn-out », etc. 

Qui peut sérieusement prétendre que la dépression, le stress, le mal-être, ne découlent pas en grande partie de cette vision strictement utilitaire de la vie que défendent les promoteurs de « l’humain augmenté ».

Le moins que l’on puisse dire est que la crise du covid n’a pas arrangé les choses.

La distanciation sociale, les masques, les gestes barrière ont contribué à détruire la sociabilité traditionnelle.

Le contact est devenu anxiogène, on loue le « distanciel » au travail.

On ne se touche plus, on s’évite, on s’écarte, on s’isole.

La médecine, puisque c’est notre sujet, se transforme elle aussi à une vitesse effrayante : la vaccination de masse et la transmission de données de santé via le QR code, témoignent de son industrialisation, de sa numérisation à vitesse grand V.

Fini le médecin de famille, l’ami d’autrefois qui partait soigner « sous la pluie d’hiver, en calèche, sans examiner si ceux qui le faisaient appeler pourraient ou non le rémunérer »6.

Fini l’écoute du corps, la spécificité du diagnostic, l’individualisation du traitement : place à la massification, à l’uniformisation, la standardisation des soins.

D’ailleurs, faudra-t-il bientôt parler de « maintenance» des corps, plutôt que de soin ?

Mais si le cerveau de l’homme est considéré comme obsolète, si sa fragilité n’est plus la marque de sa nature mais un défaut que la technologie doit corriger, si son rêve est de devenir autre que lui sous prétexte d’être augmenté, alors l’homme n’a plus d’autre objectif que celui de se déserter, de se laisser remplacer par son double artificiel… 

…Comme celui avec lequel M. Zuckerberg veut nous faire vivre, dans son métavers.

Dans le fond, qu’il y aille, dans son « paradis numérique ».

Mais en ce qui me concerne, je préfère rester vivre ici. Dans ce monde fragile, cabossé, limité, mais qui est le seul où l’on puisse mettre…les deux pieds vraiment dedans !

Mais est-ce une fatalité ?

Je vous disais un peu plus haut que la révolution à engager n’est pas PAS une révolution technique.

Elle est « d’abord philosophique et spirituelle » comme l’écrit le dr Jean Pierre Willem.

« Dans notre rapport au monde, et avant tout, notre appréhension de la nature. Elle qui n’est pas une ressource pour nos économies, comme nous le considérons aujourd’hui, mais la source de la vie. »

« Nous en avons fait un moyen pour la production, la croissance, le profit, l’augmenta­tion de nos niveaux de vie. Mais la Nature n’est pas un moyen, elle est une fin en soi ! Et nous en fai­sons partie. »

« On peut imaginer toutes les mesures que l’on veut : si l’on ne change pas radicalement à cet égard, si nous continuons à nous percevoir comme une entité séparée de la biodiversité, rien ne bougera vraiment. »

En d’autres termes, ce n’est pas en fuyant le monde, dans le métavers ou ailleurs, qu’on le sauvera.

Mais concrètement quoi faire, comment agir ?

Alors, que faire ?

Voici quelques idées, il y en a évidemment beaucoup d’autres, alors n’hésitez pas à nous éclairer de vos lumières en commentaires de cette lettre.

D’abord, soutenir, en s’impliquant personnellement quand on le peut, les initiatives sincères pour un monde réellement plus écologique, apaisé et fraternel. Si vous en connaissez autour de vous, partagez-les !

Ensuite, cesser de vivre sur l’ordre des choses inutiles, apprendre à déceler les pollutions les plus insidieuses – la malbouffe, les pesticides bien sûr, mais aussi le vacarme intérieur, la parole qui blesse, la rumeur ou des « idées moches » qui tournent dans nos têtes. 

Cesser de faire du « quantitatif » le dénominateur commun de tous nos actes.

Envisager le « jeûne de consommation » – ce que l’agriculteur Pierre Rahbi, mort le 4 décembre dernier et dont on salue la mémoire, appelait la « sobriété heureuse » -, comme une réponse au toujours plus que réclame notre société : plus de croissance, d’efficacité, de productivité, de compétition ?

Retrouver (un peu) le goût de la privation, de la rareté des choses, pour rallumer la pleine conscience de vivre

Cela demande d’aller chercher dans la relation à l’autre, dans des amitiés sincères, dans des rapports de chair et d’os et un mode de vie sain, la plénitude que ni la technologie ni la consommation ne peuvent offrir. 

Cela demande d’« oser le silence », ce silence qui est une saisissante contradiction dans notre monde affairé, bruyant et tourmenté.

Et, puis pour finir, tant pis si on répète toujours la même chose.

Il faut tout simplement, encore et toujours, remettre les deux mains dans la vie, dans la terre.

Sentir, toucher, ramasser, planter…faire grandir les « simples » : la sauge, la bourrache, le plantain, la mélisse ou l’achillée millefeuille.

Car celui qui plante…plante PLUS GRAND QUE LUI !!!

Il plante aussi pour les abeilles, les oiseaux, pour le plaisir de celui qui passe et qui sourit devant cette beauté qui s’expose.

Et finalement, peu importe qu’on attribue au hasard ou à une volonté créatrice le visage infiniment varié des corolles…

…Car dans le fond, les fleurs, les plantes, la Nature ne sont pour nous que de fabuleux prétextes à aimer.

C’est cette idée toute simple, et pourtant « révolutionnaire » à l’heure où on loue le métavers et la médecine mécanique, que nous vous faisons découvrir dans l’aventure Plantissime, peut-être un des projets les plus fascinants sur lequel nous avons travaillé.

C’est notre petite contribution, « notre part » comme dit le colibri dans le célèbre conte qui a donné son nom au mouvement de Pierre Rahbi.

J’attends de mon côté de découvrir les vôtres, les initiatives dont vous pensez qu’elles améliorent le bien commun, en commentaire de cette lettre.

Santé !

Gabriel Combris

 

Sources :

1.http://dx.doi.org/10.1136/heartjnl-2015-308790

2. doi: 10.1037/a0017805

3. doi:10.1093/gerona/59.3.M268

4.doi:10.1097/01.JGP.0000196637.95869.d9 et doi:10.1001/archpsyc.64.2.234

5. http://www.doctissimo.fr/html/psychologie/mag_2003/mag1121/ps_7222_psychotropes_consommation_francais.htm

6. Pierre Lieutaghi, Le livre des bonnes herbes.