Le médecin fait un aveu à un enfant
Chère lectrice, cher lecteur,
C’est le docteur Louis Fouché qui nous a raconté cette histoire, et je dois dire qu’elle fait réfléchir.
L’an dernier, une Américaine de quarante ans a consulté cinq médecins, l’un après l’autre. Cinq savants qui l’ont examinée, palpée, auscultée, et qui n’ont rien trouvé du tout.
Jusqu’à ce que cette femme, qui avait vraiment mal, décrive ses symptômes…à Chat GPT.
Et là, bingo ! La machine lui suggère que son problème pourrait venir d’une maladie d’Hashimoto, et lui conseille de faire doser ses anticorps antithyroïdiens. Elle se découvre alors deux tumeurs de la thyroïde !
Grâce à ChatGPT, cette femme est en meilleure santé aujourd’hui [1], et il est hautement probable que cela n’aurait pas été le cas si elle s’était contentée de l’avis de ses médecins…
Avantages de la machine
Il faut reconnaître que la « machine » a sur eux certains avantages : elle ne se fatigue jamais, elle n’a pas d’ego à défendre, pas de fin de journée difficile, pas de patient suivant qui trépigne dans la salle d’attente, etc.
Et même sans être particulièrement technophile, on voit mal pourquoi on se priverait d’une telle compétence appliquée à la santé.
Maintenant cela ne répond pas entièrement à la question de fond : qu’est-ce que vraiment prendre soin de quelqu’un ? Est-ce qu’une machine peut y parvenir ?
Pour esquisser un début de réponse, les chercheurs américains ont documenté un curieux phénomène, le doorknob phenomenon, ou « phénomène de la poignée de porte ». [2]
Voici comment on peut le décrire :
Le patient passe toute la consultation à parler de choses secondaires mais « acceptables » — son dos, son sommeil, un renouvellement d’ordonnance. Le médecin conclut, se lève, le raccompagne. Et là, la main déjà sur la poignée, le patient se retourne et c’est seulement à ce moment qu’il lâche la vraie raison de sa souffrance.
Souvent il s’agit de quelque chose de plus difficile à aborder : un problème d’alcool, de sexualité, une tristesse profonde, parfois l’envie d’en finir, etc.
Ce que soulignent les chercheurs, c’est que ce moment n’arrive pas sur commande.
Il est aléatoire. Il dépend de l’humeur du patient, de celle du médecin, de l’atmosphère dans laquelle s’est déroulé le rendez-vous, de tout ce que vous voulez mais pas de paramètres pré-définis.
Et c’est bien la limite de la « médecine par la machine ».
Parce qu’une machine ne fait QUE ce qu’on lui demande.
Or l’être humain est approximatif par nature.
Les robots, eux, ne sont pas approximatifs. Ils sont programmés pour ne pas se tromper, pour aller là où ils doivent aller et ne pas dévier de leur route.
Mieux ils seront programmés, plus ils seront puissants, plus le risque d’erreur sera faible, voire nul. Comme dans le cas de notre américaine.
Mais à suivre les routes toutes tracées, peuvent-ils espérer soigner un dépressif qui n’aurait pas osé parler de sa dépression ?
Ils font plus confiance aux machines qu’aux hommes
Aujourd’hui, il y a déjà des hommes qui ont délégué leur santé aux robots, aux chiffres, aux données, plutôt qu’à leur ressenti ou à la compréhension des messages que leur envoie leur corps.
Montre connectée, score de sommeil, variabilité cardiaque, jeûne chronométré à la minute près, etc. Certains « monitorent » leur corps comme s’il s’agissait d’une Formule 1
Ils ne se soignent plus, ils s’optimisent.
Et vous savez ce qui arrive ?
En 2017, des chercheurs américains ont dû inventer un mot pour une maladie entièrement nouvelle : l’orthosomnie. [3] Ce sont des patients qui viennent consulter pour des troubles du sommeil… qu’ils se sont diagnostiqués eux-mêmes en lisant les données de leur bracelet. Ils dorment mal parce que leur montre leur a dit qu’ils dormaient mal.
Et le pire est que certains de ces patients refusent d’être rassurés par leur médecin. Ils croient l’appareil plutôt que le spécialiste assis en face d’eux.
L’écrivain Georges Bernanos avait vu tout cela venir au siècle dernier. En 1946, dans La France contre les robots, il met déjà en garde contre la « civilisation des machines » :
« Le danger n’est pas dans la multiplication des machines, mais dans le nombre sans cesse croissant d’hommes habitués, dès leur enfance, à ne désirer que ce que les machines peuvent donner ».
Alors évidemment, il ne s’agit pas de rejeter le progrès technique par principe.
Mais si vous interrogez une machine sur votre santé, notez sa réponse et apportez-la à votre médecin pour en discuter. Faites-en une question à poser, non pas un verdict à recevoir de façon définitive.
Et n’oubliez jamais l’essentiel, ce qui reste et restera le vrai soin.
Ce qu’écrit joliment Maurice Druon dans son conte Tistou les pouces verts, où un enfant porte son regard plein de candeur sur le curieux monde des adultes. Ici c’est le directeur de l’hôpital, le docteur Mauxdivers, qui l’interroge :
— Alors, Tistou, qu’as-tu appris aujourd’hui ? Que sais-tu de la médecine ?
— J’ai appris, répondit Tistou, que la médecine ne peut pas grand-chose contre un cœur triste. J’ai appris que pour guérir il faut avoir envie de vivre. Docteur, est-ce qu’il n’y a pas de pilules pour donner de l’espoir ?
Le docteur Mauxdivers fut étonné de trouver tant de sagesse chez un si petit garçon.
— Tu as appris tout seul, dit-il, la première chose que doit savoir un médecin.
— Et la seconde, docteur ?
— C’est que pour bien soigner les hommes, il faut les aimer beaucoup.
Santé !
Gabriel Combris