Chers lecteurs,

Tous les ans en février au salon de l’Agriculture, les télévisions filment le dernier politicien à la mode caresser le derrière d’une vache (bon, cette année ils se contenteront des chèvres, vu que les vaches sont interdites de salon à cause de la dermatose nodulaire) et enfiler un beau béret tout neuf.

On s’arrête au stand de chaque région, on boit un coup avec la « France qui ne ment pas », on serre les grosses mains solides des paysans, et pour un peu, on se remettrait à parler en patois.

Seulement quand le cirque est terminé, tout le monde enlève son déguisement.

On range le béret, on planque le ratafia, et on remet le costume cravate.

Retour au réel du monde de l’agriculture d’aujourd’hui : des chiffres, des bilans comptables, des sociétés d’investissement, des normes et encore des normes.

Conséquence des normes : seuls les géants y survivent…

Comme le disait Xavier Beulin ancien président de la FNSEA et du groupe Avril, et donc prédécesseur de M. Rousseau, « celui qui a deux hectares, trois chèvres et deux moutons n’est PAS agriculteur ».

L’agriculteur, « le vrai » selon ses critères, est un gestionnaire, un business man qui n’est pas là pour parler aux oiseaux.

L’agro business n’est pas le monde de petits producteurs qu’on nous vend dans les publicités, c’est un univers de géants : géant du tracteur, de la semence, des pesticides, de la viande ou du lait.

Et ces géants n’aiment pas du tout la concurrence des plus petits.

Ceux qui prennent leur temps, qui laissent la terre respirer, qui croient que ce sont les saisons qui inspirent le rythme, qui veulent limiter l’usage des pesticides, etc.

En France, depuis les années 70, le nombre d’exploitations agricoles est passé d’1,2 million à 400.000 aujourd’hui.

Dans 9 cas sur 10, les terres se sont transmises dans le cadre d’un…agrandissement.1

Un exemple a fait l’objet de quelques coupures de presse il y a quelques années. Discrètes…

Celui de la société chinoise “Hongyang International Investment Company“, qui a racheté six exploitations dans le Berry pour un total de 1.750 hectares de terres céréalières. Des céréales destinées au marché chinois2.

On a appris depuis que cette société n’était qu’un paravent pour cacher la vraie identité de l’acheteur : une société chinoise spécialisée dans l’immobilier de tourisme, l’industrie laitière et…les détergents ménagers.

Un monstre industriel !

Dans un autre registre, Interfel, l’organisation professionnelle de la filière fruits et légumes frais, a voté peu avant la crise du covid une nouvelle norme concernant la vente directe d’abricots.

Et ?

Celle-ci suppose pour les paysans qui vendent en direct à la ferme « de s’équiper en matériel de calibrage et de sceller tous les abricots à confiture dans des emballages fermés »

Avec à la clé des coûts trop importants pour les petits producteurs, et une menace réelle sur la vente directe d’abricots au consommateur…3.

Même chose avec l’abattage…

A l’heure où la consommation de viande est devenue polémique, et où certains abattoirs ont été épinglés pour maltraitance animale, certains éleveurs mettent en avant un autre modèle : celui de l’abattage mobile, qui se déplace de fermes en fermes et élimine beaucoup de stress pour les animaux.

Voilà ce que dit par exemple Philippe Perrot, éleveur en Bourgogne4 : « ce serait très simple de mettre en place ce type d’abattage mais ça ne se fait pas pour une histoire de gros sous. C’est la loi qui interdit l’abattage à la ferme, soi-disant pour des questions sanitaires. »

« Mais il faut savoir que la plupart des abattoirs appartiennent à de gros groupes industriels, de véritables lobbys qui font la pluie et le beau temps dans ce domaine et qui, évidemment, font tout pour soutenir des normes qu’ils sont les seuls à pouvoir appliquer. »

Vous avez compris la logique, elle est implacable. Priorité aux gros, aux énormes, mort aux petits, qui ne sont pas des paysans et qui emmerdent les gens sérieux avec leurs bonnets jaunes…Bienvenue dans le Mercosur !

Certes, il est facile de critiquer lorsqu’on regarde tout ça de l’extérieur.

Et il y a quelque temps, en réaction à une lettre au sujet de l’usage trop massif de pesticides, je me suis pris une volée de bois vert de la part de Denis, un vigneron qui me disait :

« Je suis un viticulteur responsable qui essaie de faire au mieux mais si c’était si simple que cela, ça se saurait. »
« Combien de bios ont eu des baisses drastiques de rendements. Comment fait-on pour vivre sans récolte. Si on vous enlève 9 mois de salaire, comment faites- vous ? »
« J’essaie juste de vous expliquer que ce n’est pas si simple et que franchement je défends aussi une agriculture plus naturelle et fais des efforts tous les ans. »

C’est vrai. Denis fait de son mieux, je le crois bien volontiers.

Et on voit bien que les choses ne sont pas « tout blanc tout noir ».

Et puis il y a aussi des bonnes nouvelles, notamment le fait que chaque jour, un agriculteur passe au bio ; l’agriculture responsable, la redécouverte de savoirs et de techniques anciens, dans l’amélioration de la productivité respectueuse de la terre, ces préoccupations grandissent, et sont portées avec souvent beaucoup de sincérité.

Les consommateurs, de leur côté, sont de plus en plus attentifs à ce qui arrive dans leur assiette. Petit à petit, les pratiques s’améliorent.

Et c’est pour ça peut-être que le Mercosur (traité de libre-échange avec des pays d’Amérique du Sud qui ne sont pas soumis aux mêmes normes que les agriculteurs français) est vécu comme l’humiliation de trop pour tous ceux qui font déjà tellement d’efforts…

Qu’est devenu l’agriculteur ?

Mais l’agriculteur, lui, comment perçoit-il l’évolution de son rôle ?

Comme dans tous les métiers, il y a les investissements, les risques, le profit, etc.

Mais est-ce qu’il y’a pas un peu plus quand on a pour mission de nourrir les hommes ? Un peu comme lorsqu’on les soigne ?

En toute franchise, je suis bien incapable de répondre.

Alors j’invite les intéressés à le faire, à nous donner leur vision de leur métier, leurs certitudes, leurs doutes, la façon dont ils envisagent l’avenir, les solutions, et la part que nous, consommateurs, sommes appelés à prendre.

Car cela aussi est très clair : nous ne devons plus ignorer la provenance, la saisonnalité ni la qualité de ce que nous achetons.

J’attends vivement de lire vos commentaires, et en attendant, je voudrais vous faire (re)découvrir ce beau témoignage d’un éleveur de volailles américain, qui offre un regard magnifique sur son métier, et sur notre destin à tous5.

« J’ai toujours aimé la personnalité des dindes »

« Je m’appelle Franck Reese et je suis éleveur de volailles. J’y ai consacré ma vie. »

« Je ne sais pas d’où cela m’est venu. Ma mère raconte que l’un des premiers textes que j’ai écrits était une histoire intitulée : « Moi et mes dindes ».

« J’ai toujours adoré la beauté des dindes, leur majesté, la façon dont elles se pavanent, j’adore les motifs que dessinent leurs plumes. J’ai toujours aimé leur personnalité. Elles sont tellement curieuses, tellement joueuses, amicales et pleines de vie. »

« Pour avoir cotoyé les dindes depuis près de soixante ans, je connais tout leur vocabulaire. Au bruit qu’elles font, je sais reconnaître quand ce sont deux d’entre elles qui se disputent, ou si c’est un oppossum qui s’est introduit dans le hangar. »

« C’est très étonnant d’écouter une maman dinde. Elle a une incroyable gamme vocale pour s’adresser à ses petits. Et les petits comprennent. Elle peut les appeler pour qu’ils viennent se blottir sous ses ailes, ou bien leur dire de se rendre de tel endroit à tel autre. Je n’essaie pas de leur attribuer des caractéristiques humaines, ce sont des dindes. Je vous dis simplement ce qu’elles sont. »

« Beaucoup de gens ralentissent en passant devant ma ferme. Je reçois beaucoup de groupes scolaires. Il arrive que des gamins me demandent comment ça se fait qu’une de mes dindes ait grimpé dans un arbre ou sur le toit. Je leur réponds que c’est un oiseau et qu’elle y est allée en volant. Ils ne me croient pas ! »

« Pas une dinde de supermarché ne serait capable de marcher correctement, encore moins de courir ou de voler. Toutes les dindes vendues dans le commerce ou servies à une table de restaurant ont été obtenues par insémination artificielle. Parce que ces animaux ne peuvent tout simplement plus se reproduire de façon naturelle. »
 
« Mes dindes à moi, elles supportent le froid, la neige, le gel. Nous ne les vaccinons pas, nous ne leur donnons aucun antibiotique. C’est inutile. Nos volailles s’activent toute la journée. Et du fait qu’on n’a pas traficoté leurs gènes, elles ont des systèmes immunitaires naturellement forts ».

Mais les autres, les volailles industrielles ?

« Qu’arrive-t-il aux gens qui mangent ces volailles ? Pas plus tard que l’autre jour, un pédiatre me disait qu’il diagnostiquait tout un tas de maladies qu’il ne voyait jamais avant ».

« Des maladies inflammatoires et auto-immunes que beaucoup de médecins ne savent même pas identifier. Les gamines commencent leur puberté beaucoup plus jeune, les gosses sont allergiques à peu près à tout, l’asthme est totalement hors de contrôle. Tout le monde sait que ça vient de notre nourriture. »

« Les gens sont tellement loin des animaux de consommation aujourd’hui ! Dans ma jeunesse, on s’occupait d’abord et avant tout des animaux. Vous vous acquittiez des corvées de la ferme avant de prendre votre petit-déjeuner. Nous ne partions jamais en vacances. Il fallait toujours que quelqu’un reste à la ferme. »

« Si vous n’êtes pas prêt à assumer ces responsabilités il ne faut pas devenir fermier. Parce que c’est comme ça qu’il faut faire si vous voulez le faire bien. Et si vous ne pouvez pas le faire bien, mieux vaut ne pas le faire du tout. C’est aussi simple que ça. »

Contrairement à ce que disait M. Beulin, et avec lui tous les businessmen de l’agriculture, je crois que c’est bien ça qu’on a en tête quand on pense à un paysan : quelqu’un qui a l’amour de son travail, de ses bêtes, de ses produits.

Laissez-les vivre !

Franck Reese parlait de ses dindes, et je suis sûr qu’on pourrait dire la même chose pour les vaches, et on comprendrait pourquoi nos éleveurs sont si profondément meurtris quand on massacre leur cheptel.

Parce que eux veulent faire, et surtout bien faire…et c’est exactement ce même cri qu’on a entendu dans toutes les manifestations d’agriculteurs, sur tous les barrages ces derniers jours. « Laissez-nous vivre de ce métier que nous aimons passionnément », c’est tout ce qu’ils demandent !

Alors est-ce un manque de réalisme, un vœu pieu alors que la terre compte plus de 7 milliards de bouches à nourrir ?

Les bureaucrates pensent que oui. Les politiciens avec.

Mais le vent de révolte qui a commencé à souffler montre que tout n’est pas perdu. Merci aux agriculteurs, aux petits, aux méprisés d’avoir rappelé QUI ils étaient, et maintenant c’est à nous, consommateurs, de faire les choix au quotidien pour les soutenir dans leur bataille.

Gabriel Combris.